INTERVIEW

 

Mathilde de Galbert: Dans votre démarche, vous aimez jouer avec les apparences. On y retrouve souvent cette notion de réel et de fiction, de documentaire et presque documentaire. Comment définiriez-vous ces notions ?

Lucas Zibung: Même si ma démarche accorde une place prépondérante au sensible, je ne crois pas qu’elle joue avec les apparences. Je pense plutôt que l’un des aspects fondamentaux de mon travail consiste à questionner des catégories plus ou moins bien définies. L’apparence, ou plutôt l’esthétique, vient se greffer sur ça.
Quant au réel, je le conçois comme une notion plus ou moins floue, une espèce de conscience, ou plutôt de conception de la réalité. On le perçoit lorsqu’on tente
de le travailler, de le plier à notre volonté, à l’aide de méthodes manuelles ou intellectuelles. A l’inverse, je vois la fiction comme une volonté affichée de ne pas tenter de décrire directement la réalité : même si une histoire peut être réaliste ou basée sur des faits réels, elle revendique plus ou moins fortement le fait de s’en détacher.
Quant au documentaire, il s’agit pour moi d’un travail dont la matière première est la réalité. Son but est de décrire le réel à travers son appropriation par l’auteur. Le presque documentaire fait selon moi la même chose, tout en utilisant des mécanismes de mise en scène plus assumés. Ces derniers sont tellement revendiqués que la mise en scène de la réalité devient un thème aussi important que la description du réel.

 

MG: Vous aimez aborder cette notion d’espace public / privé. On revient
souvent à l’aspect identitaire de l’individu et à sa manière de fonctionner, seul ou collectivement. Comment expliquez-vous le choix d’aborder cette thématique dans vos images ?

LZ: Plus que l’aspect identitaire, ce sont plutôt les représentations sociales qui m’intéressent souvent. Mais ce n’est pas vraiment un choix de thématique que j’ai fait consciemment. Il s’agit plutôt d’un intérêt plus général, que je développe notamment à travers mes photographies.

MG: Vous jouez avec les objets et les lieux afin de les décontextualiser. Ce faisant, vous émettez des doutes sur leurs natures. En brouillant les pistes, vous vous rapprochez des surréalistes et du mouvement dada. Est-ce une source d’inspiration pour vous ?

LZ: On peut peut-être voir un lien entre mon travail
et le mouvement dada, particulièrement en ce qui concerne ma série Surfaces. Celle-ci met en scène des tables présentes dans des espaces de vie commune. Ces surfaces sont représentées du dessus, sans perspective, donnant par conséquent de l’importance à la disposition des objets posés sur les tables et sur les différentes utilisations dont il en est faites. Cette décontextualisation d’un objet commun peut bien sûr être rapprochée de certaines oeuvres issues du mouvement dada, notamment celles utilisant le ready made. Mais ma source d’inspiration première pour cette série reste Daniel Spoerri, qui appartient plutôt au mouvement Nouveau Réaliste.

 

MG: Vous avez récemment commencé un nouveau travail, qui fait agir différentes personnes dans la modification d’un seul et même portrait. A nouveau, on retrouve la notion de
groupe et de collectif. Mais on y décèle aussi un jeu plus esthétique, utilisant la déformation de fichiers numériques. Est-ce un champ d’expérimentation nouveau dans votre démarche plastique ?

LZ: L’importance d’une esthétique forte a, je crois, toujours été importante pour moi. Ainsi, dans ma série Surfaces, les tables rondes inscrites dans un cadre carré simplifiaient le désordre qui y était présent. Quant à ma série Privacy, elle adoptait un point-de-vue frontal qui apparentait le mobilier urbain d’arrêts de transports publics à un décors de théâtre très géométrique,dans lequel évoluaient plus librement mes « faux » protagonistes. Je crois d’ailleurs que l’esthétique choisie dans mes différentes séries est de plus en plus cohérente avec les propos de mes travaux. C’est en tous cas ce que je recherche. Ainsi, mes derniers travaux, qui jouent sur cette altération numérique, alimentent un discours portant sur la transmission de l’information. En ce sens, cette esthétique est nouvelle pour moi, et je souhaite pour le moment la développer.